RENCONTRE EN LIBRAIRIE

Voici une histoire que m’a raconté l’auteur de “Un certain M. Piekielny”: François-Henri Désérable.

“L’anecdote que je voudrais raconter, à l’heure où les librairies sont fermées, c’est celle justement d’une rencontre en librairie.
C’était à Rostov-sur-le-Don, en Russie, le 16 avril 2019 : la veille au soir, Notre-Dame était en feu. J’arrive dans la librairie où je dois rencontrer mes lecteurs russes, la libraire m’accueille en me serrant dans ses bras, comme si j’avais perdu ma mère, et de fait c’est bien une mère qu’ont perdue les Français, ou plutôt une arrière-arrière-arrière grand-mère, qui depuis neuf siècles vaille que vaille veille sur eux.
La rencontre commence. Au premier rang, une petite dame. Elle a quatre-vingts ans, peut-être un peu plus. Elle est née ici, à Rostov, elle mourra ici ; elle a toujours rêvé d’aller à Paris, elle n’y est jamais allée, et maintenant c’est trop tard, elle n’ira plus. Elle est venue avec une photo de Notre-Dame, qu’elle tient sur ses genoux pendant une heure, sous mes yeux. À côté d’elle sa petite-fille, étudiante en Lettres, s’est maquillée les joues du drapeau de la France.
Fin de la rencontre. Vient le temps des dédicaces. La petite dame n’a pas de livre. Elle voulait en acheter un, mais finalement non, elle s’est ravisée, elle a préféré garder son argent, une poignée de roubles qu’elle me glisse dans la main en murmurant quelque chose en russe. Je me tourne vers mon interprète : « Elle dit que c’est pour la flèche de Notre-Dame. Pour Paris. Pour la France. » Je me lève et la prends dans mes bras, sa petite-fille nous prend dans les siens ; sur ses joues les larmes coulent en bleu, en blanc et en rouge. Je demande son nom à la petite dame. Elle dit : peu importe, je ne suis qu’une anonyme parmi d’autres. Elle ajoute : je peux vous demander quelque chose ? Dans dix ou vingt ans, quand vous passerez sur l’Île de la Cité, à Paris, promettez-moi de vous souvenir qu’à Rostov-sur-le-Don, en Russie, vivait une vieille grand-mère qui contribua, modestement, à rebâtir Notre-Dame.
Et on voudrait nous faire croire que les librairies sont des commerces non essentiels ? “

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